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LAZZARO : Ce qu’il nous faudrait c’est un orage, un bel orage à faire trembler le diable lui-même. Une petite coupe de champagne ?
MARY : Que fêtez-vous exactement ?
LAZZARO : Voyons Madame Shelley, ne me dites pas que vous avez oublié ce qui s’est passé ici il y a vingt cinq ans. Elle va pour sortir. Je vous ai brusquée, pardonnez-moi, c’est l’enthousiasme.
MARY : L’enthousiasme !? Nous n’avons sans doute pas la même définition de ce mot. Je n’aime pas les traquenards…
Mary Shelley , la célèbre écrivaine anglaise qui a eu l’idée un beau jour d’inventer le fabuleux personnage de Frankenstein devenu mythique
Je me suis rendu au Théâtre le Public, sans idée préconçue, dans le but de découvrir la nouvelle pièce de Thierry Debroux. Il en a quatre à l’affiche cette saison, programmée dans différents théâtres de la capitale : « Cinecitta » au Théâtre de la Vie ( septembre 2005), « Mademoiselle Frankenstein » actuellement au Théâtre Le Public, « Le Jour de la Colère » au Théâtre du Méridien en mai 2006 et « Le Chevalier d’Eon » toujours au Méridien en juillet 2006. Bravo cher Auteur !
Que raconte cette pièce-ci ?
Juin 1816, au bord du LacLéman, Mary Shelley écrit « Frankenstein » ! Elle écrit une histoire de monstre à faire se dresser les cheveux sur la tête :le Docteur Frankenstein reconstruit un être humain à partir des débris de cadavres !!!
Des « débris » qui auront rapporté beaucoup à cette anglaise du dix-neuvième siècle. Le roman a été adapté au théâtre dès 1823 puis au cinéma avec Boris Karloff en 1931, et repris de nombreuses fois à l’écran)…
Plus grand que nature, ce monstre par l’apparence ( des bouts de chairs et d’os) incarne l’orgueil et la folie de son créateur , mas il parle, souffre, aspire à rejoindre la communauté des hommes , ce qui lui est refusé. Sa douleur fera de lui un criminel.
Que l’on se rassure, ce « monstre » n’a pas rejoint la salle en cave du Théâtre Le Public.
On y voit seulement Mary Shelley et un homme étrange du nom de Lazzaro Spallanzani qui invite l’écrivaine puis la séquestre dans la cave de cette fameuse villa où elle a conçu soin chef d’œuvre .Cet homme veut savoir , cet homme veut comprendre !
MARY : Mais comprendre quoi ?
LAZZARO : Quelque chose enfoui au plus profond de vous-même a surgi ce soir-là.
MARY : Vous voulez vraiment savoir ce qui s’est passé ? Eh bien je vais vous le dire : il pleuvait. Voilà. Il pleuvait, comme souvent dans ce pays. En Suisse, quand il ne neige pas, il pleut. Nous étions sur le point de mourir d’ennui lorsque Byron nous proposa un défi, pour passer le temps. Chacune des personnes présentes devait imaginer une histoire à faire trembler. Une histoire de fantôme. J’ai fait ma part du travail et Frankenstein est né. Il n’y a rien d’autre à en dire…
Oh que si ! Au départ de la pièce, je me suis cru dans ce vieux théâtre parisien du Grand Guignol, (théâtre de l’épouvante et du sang, disparu en 1962) avec son rideau rouge , ses feux de la rampe vacillants où l’on présentait une parodie, un pastiche, dans un ton faussement tragique et mélodramatique une histoire de Frankenstein écrite par Thierry Debroux en collaboration avec Mademoiselle Shelley.
Je me posais néanmoins des questions sur ce petit homme étrange et nerveux . Que diable venait-il faire dans ce théâtre souterrain ?
Et puis , subitement , le ton changeait , prenait des allures de comédie à l’anglaise, façon Hitchcockienne. Le suspense s’établissait aux côtés des deux personnages mais aussi avec ce laboratoire inquiétant dans lequel trônait une terrible machine. A faire quoi ???
Mary Shelley , apparemment distante ,méfiante , était conduite dans un large fauteuil , les mains ligotées. S’en suivait un long silence ! Qu’allait-il se passer ?
Le petit homme se mettait alors à fredonner le début de la Cinquième Symphonie de Beethoven, préparait une boisson ( un poison peut-être ?) qu’il allait offrir à Mademoiselle Shelley !
Et puis… quelques minutes plus tard, j’ai tout compris. Enfin, presque…Génial ! Je ne veux pas vous raconter l’histoire, je gâterais tout votre plaisir. Je puis tout de même vous dire que cette pièce est en fait une variation sur le thème de la création (Ah ! le monstre), biologique , philosophique et littéraire.
MARY : Serez-vous plus avancé Monsieur quand vous aurez découvert la partie la plus sombre de moi-même ?
LAZZARO : Se livrer c’est se délivrer et si, en vous livrant, vous vous sentiez plus légère, j’en ressentirais -je l’avoue- un plaisir certain.
MARY : Vous voulez m’entendre en confession, c’est cela ? Seriez-vous une sorte de prêtre ?
LAZZARO : Je l’ai été il y a longtemps. Je ne le suis plus.
MARY : La situation commence à s’éclaircir.
LAZZARO : Je ne crois pas à la vertu de la confession. La confession est le langage des faibles et des hypocrites. Ce qui m’intéresse par contre c’est ce petit quelque chose qu’il y a au-delà de la conscience, ce petit quelque chose que, pour faire simple, nous appelons Dieu ou Diable suivant l’orientation de nos pulsions, ce petit quelque chose qui était à l’œuvre lorsque vous avez écrit ce livre qui m’empêche de dormir depuis presque vingt-cinq ans.
-Thierry Debroux , à votre manière , n’êtes-vous pas une sorte de Docteur Frankenstein qui vampirise des thèmes universels et assemble des lambeaux de cadavres exquis pour créer à votre tour une oeuvre ?
Thierry Debroux : Sans doute ! (rire) Je passe six mois à tout lire sur et autour du sujet , à m’imprégner de l’époque et de ses interrogations avant de me lancer dans l’écriture.Ensuite, j’oublie tout pour suivre les personnages ; ils dialoguent entre eux en puisant dans la matière accumulée. Je suis le plus disponible et le moins volontaire possible.
-« Mademoiselle Frankenstein » sous des dehors de pur divertissement -suspense, soulève tout de même un flot de questions sur l’identité , la nature humaine , les limites éthiques de la science , sur l’Autre ,sur le pouvoir du hasard…La science comme le théâtre ou la poésie ne fait-elle pas appel à l’intuition, à l’observation de la nature et de ses mystères ?
Thierry Debroux : Certainement. Après Frankenstein, Mary Shelley a écrit : « Le dernier homme » , une œuvre d’anticipation avant la lettre , sur la fin de l’Humanité ; et nous en sommes toujours là à nous demander où nous mène la foi dans le Progrès , et à quelles fins nous mettons la planète en danger , mais aussi à tenter de découvrir les lois qui nous gouvernent…
LAZZARO : Esprits des morts qui flottez dans l’air et dont je sens la bienveillante présence, aidez-moi. Cette nuit, j’accomplirai la tâche qui m’est assignée et je laisserai aux hommes qui viendront dans les siècles futurs un message qui sera comme un appel et comme une menace à la fois : ne rivalisez pas avec l’Energie qui est source de toute création car à nouveau la destruction emportera vos œuvres. A présent venez et que les morts viennent au secours des vivants !
-Sans déflorer la pièce et en garder tout son suspense, une question : quand se passe l’action ?
Thierry Debroux : 25 ans après la création de Frankenstein, lors de cette fameuse nuit d’orage du 16 juin 1816. Comme vous l’avez déjà écrit , un homme « étrange » veut comprendre , persuadé qu’à travers Frankenstein , l’Univers délivre un message à l’humanité.
Et puis, lui aussi se pose une question plus personnelle : :comment cette jeune femme de 18 ans a pu écrire une histoire à tous points semblables de la sienne ? Comment aurait-elle pu savoir ? Coïncidences exagérées ? « Synchronicité » comme a dit Jung ? Le hasard existe-t-il ? Y a-t-il quelque chose à déchiffrer à travers ces signes ?
Thierrry Debroux se tait . Il regarde « ses » acteurs en représentation. les observe , les écoute ! J’en fais de même et je les trouve prodigieux tous les deux : Patricia Ide dans le rôle de Mary Shelley et Pierre Geranio , le petit homme étrange.
Elle a une allure extraordinaire et très authentique Patricia Ide qui s’est incarnée merveilleusement dans la peau de ce personnage imaginé ici par Thierry Debroux.
MARY : Vous êtes tout petit, Monsieur. Un homme qui agit ainsi avec une femme est tout petit.
LAZZARO : Il y a moins de distance qu’on ne croit entre ce qui est infiniment petit et ce qui est infiniment grand . L’univers tout entier est contenu dans une fourmi qui passe.
MARY : Observez donc les fourmis et laissez-moi tranquille
LAZZARO : Aucune fourmi n’a écrit Frankenstein
MARY : Si j’avais su, je me serais contentée de composer une petite histoire d’amour .
La pièce de Thierry Debroux fourmille en scènes dramatiques, drôles , mystérieuses, inquiétantes, mises en scène avec beaucoup d’inventivité par Véronique Dumont .
Céline Rappez a travaillé la scénographie , Olivier Thomas a composé la musique du spectacle ( « fantastique » en « diable!), Gaëtan van den Berg a créé les éclairages qui jouent bien évidemment un rôle important dans ce spectacle.
Thierry Debroux possède l’art de l’imaginaire. Il y excelle même, tout en écrivant des dialogues directs , vivants , ciselés, en corrélation totale avec les personnages. Et ce qui est intéressant dans cette pièce, c’est qu’il nous faitd mieux découvrir cette femme étonnante que fut Mary Shelley .
Thierry Debroux profite d’un long silence terrifiant pour me glisser à l’oreille :
Thierry Debroux ( sur le souffle) : Dans son roman « Le dernier homme « dont vous parliez ci-avant, Mary Shelley décrit la fin de l’humanité qu’elle situe en 2073 , ajoutant que la Nature ne cesse de nous envoyer des signes. Il se pourrait bien - qui sait- que l’œuvre de Mary soit l’un de ces signes, invitant l’homme à plus de prudence et de modestie… »Mais chut… le petit homme étrange va continuer son interrogatoire auprès de la belle Mary…
LAZZARO : Ne dirait-on pas le laboratoire du docteur Frankenstein ?
MARY : Et vous avez pensé à moi pour le rôle de la créature . C’est gentil, c’est flatteur !
LAZZARO : Un petit orage et tout serait parfait.
MARY : Vous auriez dû faire du théâtre.Frankenstein y a connu un certain succès.
LAZZARO : Je sais . J’ai assisté à toutes les représentations, quoique l’adaptation ne m’ait guère convaincu. Ils n’ont pas été très respectueux. Cette façon aussi qu’avaient les spectateurs d’appeler la créature par le nom du docteur . Le monstre n’a pas de nom car son géniteur , effrayé par ce qu’il vient d’accomplir, ne pense même pas à lui en donner un. Oh cette grosse dame à l’entracte qui ne cessait de répéter à qui voulait l’entendre qu’elle avait failli s’évanouir lorsque la « chose », ce… Frankenstein a commencé à gigoter dans le laboratoire. Je l’aurais bien étranglée.Quoi qu’il en soit , j’ai tenu à être là tous les soirs !
Que je vous dise encore : cet homme – Lazzaro Spallanzani a réellement existé . C’était un curieux moine du 18 ème siècle doublé d’un professeur de sciences. Farouche opposant de la génération spontanée , il inaugure les débuts de la microbiologie pour étayer ses convictions. Il est aussi le premier expérimentateur de la fécondation in vitro sur des batraciens . Ouf ! Pas sur les hommes
(Extraits de la pièce de Thierry Debroux « Mademoiselle Frankenstein » ainsi que de propos publiés dans le programme du théâtre)
MARY : Chut !
LAZZARO : Qu’est-ce qu’il y a ?
MARY : J’ai cru entendre de l’orage . Un grondement lointain
RS : Pour être tout à fait franc, je suis complètement hypnotisé par cette pièce ! Mary agit sur moi ! Quel bonheur que le théâtre!
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